La mairie avait donc convié les habitants à la grande réunion des « 100 jours ». Déjà, le choix de cette formule avait quelque chose de délicieusement disproportionné. Les « cent jours », dans l’imaginaire politique, c’est le domaine réservé des présidents, des premiers ministres et, si l’on remonte un peu plus loin, de Napoléon. Dans le premier cas, cela sent la communication nationale, dans le second, cela se termine à Waterloo. À chacun ses références, à chacun ses ambitions.
On s’attendait, naïvement peut-être, à un moment de bilan, d’échange, de confrontation démocratique, voire, rêvons un peu, à quelques réponses précises sur les choix déjà engagés par la nouvelle municipalité : Linky, tyrolienne, défrichements, eau, urbanisme, avenir touristique, finances publiques.
On pouvait même, dans un moment de faiblesse poétique, imaginer que la fameuse « démocratie participative » tant invoquée pendant la campagne allait enfin prendre chair, descendre de l’affiche électorale, quitter le PowerPoint et venir respirer au milieu des habitants.
Hélas, elle est restée sur l’écran.
Nous avons surtout assisté à une étrange cérémonie d’autosatisfaction municipale, quelque part entre le conseil de classe bienveillant, la réunion de copropriété sous calmant et le meeting de soutien à peine déguisé.
Applaudir, c’est participer ?
La salle était correctement remplie, mais l’ambiance disait déjà beaucoup. Une bonne partie du public semblait manifestement acquise à la cause du maire. À chaque intervention, ou presque, les applaudissements partaient avec la régularité d’un coucou suisse sous amphétamines. Peu importait le contenu. Une banalité ? Applaudissements. Une phrase creuse ? Applaudissements. Une annonce administrative ? Applaudissements. Un élu lisant laborieusement ce que chacun pouvait déjà lire sur l’écran ? Applaudissements encore.
À ce niveau-là, ce n’était plus de l’adhésion, c’était de la claque organisée version salle des fêtes. Il ne manquait que le panneau lumineux : « Applaudir maintenant ».
L’annuaire municipal monte sur scène
La première partie fut consacrée à la présentation des élus. Chacun vint décliner son nom, son prénom et sa délégation, pendant que les mêmes informations défilaient sur l’écran. On n’était pas loin de la cérémonie de rentrée des classes : « Bonjour, je m’appelle Untel, je m’occupe de ceci, je remercie la maîtresse. » Manquaient seulement le cartable et le goûter.
La démocratie participative commençait donc par une lecture collective de l’annuaire municipal.
Le PowerPoint comme horizon politique
Puis vinrent les exposés. Ou plutôt les lectures. Beaucoup d’élus se sont contentés de réciter, avec une application presque scolaire, les textes projetés sur le PowerPoint. Pas une ligne ne nous fut épargnée. Pas une formule convenue ne resta dans l’ombre. Il fallait tout lire, tout dérouler, tout faire avaler à la salle, quitte à transformer la réunion publique en dictée géante.
Le résultat fut parfois cruel. On sentait certains intervenants peu à l’aise, prisonniers d’un texte visiblement préparé à l’avance, récité plus que porté, lu plus que pensé. D’autres alignaient les mots comme on empile des chaises après une kermesse : avec sérieux, mais sans grande lumière.
Quant au fond, il tenait souvent dans une formule répétée jusqu’à l’épuisement : « Nous avons rencontré les acteurs », « nous les avons écoutés », « nous avons entendu les besoins », « nous travaillons dans l’intérêt commun », « nous cherchons les meilleures solutions ». La phrase changeait de costume selon le sujet, mais c’était toujours la même rengaine.
On aurait pu créer un bingo des 100 jours : écoute, proximité, acteurs, synergie, intérêt général, solutions, avenir, méthode. Celui qui cochait toute la grille gagnait une descente en tyrolienne gratuite au-dessus du débat public.
Un seul exposé échappa partiellement à cette logique infernale : celui consacré à la modification des conditions d’accès au lac des Corbeaux. Le sujet est réel. La fréquentation du site a fortement augmenté ces dernières années et l’envahissement automobile, les stationnements anarchiques, les conflits d’usage et les atteintes au caractère montagnard du lieu posent un vrai problème. Mais précisément parce que le sujet est sérieux, il aurait mérité autre chose que le naufrage qui allait suivre.
Le maire, chef d’orchestre des bonnes intentions
Le maire, lui, a joué son rôle de chef d’orchestre des bonnes intentions. À chaque prise de parole, il a enveloppé les réponses dans une soupe tiède de lieux communs : beaucoup de prudence, beaucoup de mots aimables, beaucoup de phrases longues, mais fort peu d’éléments précis.
La rhétorique était simple : parler longtemps pour donner l’impression de répondre, noyer la question dans le bouillon municipal, puis passer au sujet suivant sous les applaudissements.
Quand l’intérêt général se noie dans le lac des ego
Et puis vint le fameux temps d’échange.
C’est là que la réunion, déjà bien installée dans le velours mou de l’autosatisfaction, bascula dans un genre très local : le grand théâtre des intérêts particuliers.
Une partie considérable du temps disponible fut engloutie par le dossier du lac des Corbeaux. Le sujet mérite débat, bien sûr. La fréquentation du lac, les navettes, l’accès automobile, les mobilités douces, la pression touristique, les déchets, la sécurité, la place des habitants : tout cela concerne l’intérêt général et aurait mérité une discussion claire, structurée, politique.
Mais ce que nous avons eu, trop souvent, ce fut autre chose : une interminable suite de cas personnels, de doléances privées, de trajets particuliers, de chiffres d’affaires redoutés, de tracteurs, de remorque plateau, de poussettes, de locataires, de contraintes individuelles, chacun venant déposer son petit caillou au centre de la salle comme si la commune entière devait se réorganiser autour de son portail, de son troupeau, de son commerce ou de son planning du dimanche.
La réunion publique se transforma alors en bureau des réclamations à ciel ouvert.
On pouvait presque entendre le refrain : moi, mon accès ; moi, mes clients ; moi, mes bêtes ; moi, mes locations ; moi, mon tracteur ; moi, mon chiffre d’affaires ; moi, ma montée au lac ; moi, mon problème. Le lac des Corbeaux disparaissait derrière une haie de nombrils. La montagne devenait l’arrière-cour des intérêts privés.
Le rôle du maire aurait dû être simple : écouter poliment, prendre note, puis renvoyer ces cas particuliers vers des rendez-vous spécifiques avec les élus concernés. Une réunion publique n’est pas faite pour régler, devant toute une salle, les difficultés individuelles de tel exploitant, de tel commerçant ou de tel riverain. Elle est faite pour débattre des choix collectifs.
Mais le maire s’est complu dans cette séquence. Il l’a accompagnée, prolongée, nourrie, comme si cette accumulation de situations particulières tenait lieu de débat démocratique. On a donc vu le temps commun se faire grignoter par les petits intérêts, jusqu’à transformer l’échange citoyen en consultation de voisinage interminable.
C’est une vieille habitude bressaude : confondre l’intérêt général avec la somme bruyante des intérêts privés les mieux représentés dans la salle.
On peut même se demander si cette longue dérive n’a pas finalement bien arrangé tout le monde du côté de la tribune. Le dossier du lac des Corbeaux permettait de donner l’illusion d’un échange vivant, de désamorcer un mécontentement localisé, et surtout d’occuper une bonne partie du temps disponible. Pendant que l’on débattait longuement de passages, de navettes, de tracteurs et de clientèles particulières, les grands dossiers controversés restaient sagement dans l’ombre.
Les grands sujets priés d’attendre
Cette réunion des « 100 jours » avait donc tout du bilan sans bilan. On y a beaucoup parlé de méthode, très peu de choix. Beaucoup parlé d’écoute, très peu de contradictions. Beaucoup parlé d’avenir, très peu des décisions déjà engagées.
Car pendant que l’on célébrait la proximité, des dossiers lourds qui engagent réellement l’avenir de la commune passaient au second plan. Linky ? Évoqué trop tard, trop vite, malgré l’enjeu considérable du remplacement de milliers de compteurs. La tyrolienne ? Abordée en fin de parcours, alors même qu’un défrichement venait d’être inscrit à l’ordre du jour du conseil municipal. L’eau ? Effleurée. La protection des captages ? À peine ouverte. Le tourisme quatre saisons ? Servi comme horizon indiscutable. La démocratie participative ? Toujours promise, jamais vraiment pratiquée.
Voilà les vrais marqueurs politiques des cent premiers jours. Non pas une rupture, mais une continuité. Non pas une respiration démocratique, mais la vieille machine repeinte aux couleurs du renouveau.
Cette réunion des 100 jours n’a pas permis aux habitants de débattre sérieusement des grandes orientations municipales. Elle a surtout permis à la nouvelle équipe de mettre en scène sa méthode, de se féliciter elle-même, de présenter ses commissions, de réciter ses intentions, puis de laisser filer le temps dans une succession de réclamations particulières soigneusement emballées dans le papier cadeau de la concertation.
La réunion publique devait être un moment d’échange. Elle fut surtout une mise en scène. La parole descendait de l’estrade, le public applaudissait, le PowerPoint faisait le paysage, et la démocratie participative resta sagement assise au premier rang, les mains jointes, en attendant qu’on l’autorise à poser une question.
On nous avait promis une nouvelle manière de faire. Pour l’instant, nous avons surtout vu une ancienne manière de communiquer : beaucoup d’emballage, peu de contenu ; beaucoup d’écoute proclamée, peu de débat réel ; beaucoup de satisfaction affichée, peu de remise en question.
Moralité provisoire : cent jours et déjà de vieilles habitudes
Cent jours, donc.
Cent jours pour apprendre que la nouvelle équipe sait lire un PowerPoint, se féliciter elle-même, applaudir ses propres intentions et habiller la continuité en changement.
Cent jours pour découvrir que la démocratie participative peut tenir tout entière dans une salle bien disposée, quelques formulaires d’inscription en commission, une forêt de bonnes intentions et un micro promené au gré des intérêts particuliers.
Cent jours pour comprendre que les grandes décisions avancent déjà pendant que le débat, lui, attend encore son tour.
À ce rythme-là, le bilan des six mois risque d’être une messe. Et celui de la première année, une canonisation.
Le 26 juin 2026, Dominique Humbert-Beretti