Il aura donc fallu réunir autour d’une grande table des maires, des parlementaires, des représentants des forces de l’ordre, des professionnels du tourisme, des propriétaires, des gestionnaires et des riverains pour découvrir une vérité qui, dans les Hautes-Vosges, crève les oreilles depuis des années : lorsqu’on installe au milieu de secteurs habités des hébergements capables d’accueillir plusieurs dizaines de personnes venues passer le week-end ensemble, il arrive que les voisins ne dorment plus.
À La Bresse, le problème n’est pourtant ni nouveau, ni mystérieux.
Les représentants du collectif des Huttes ont raconté ce que connaissent bien d’autres habitants du massif : groupes venus faire la fête, terrasses occupées jusque tard dans la nuit, cris, musique, rassemblements, nuisances répétées, auxquelles s’ajoutent parfois stationnement, déchets, perte d’intimité et sentiment de ne plus être chez soi.
Selon le compte rendu publié après la réunion du 5 août, les riverains concernés expliquent subir ces nuisances « depuis des années ». La presse locale parle d’un quotidien « fortement impacté » par deux grands chalets de location et rapporte leurs témoignages sur des bruits festifs récurrents, de jour comme de nuit.
Et face à cette situation qui dure ?
On a organisé… une table ronde.
Une table ronde pour constater que le bruit fait du bruit
Deux heures de réunion, tout le monde est là.
Les maires de La Bresse, Gérardmer, Xonrupt-Longemer, Ventron. Des parlementaires. Les forces de l’ordre. Les professionnels du tourisme. Des propriétaires. Des habitants.
À entendre les déclarations rapportées par la presse, tout le monde partage le constat. Il faut agir. Il faut du concret. Il faut aller vite. Il faut travailler ensemble.
La liturgie habituelle est donc parfaitement respectée.
Puis viennent les « solutions ».
- Accueil personnalisé des locataires.
- Rappel des règles.
- Référent joignable.
- Détecteurs de bruit.
- Caution dissuasive.
- Meilleure information des visiteurs.
- Et, sommet de l’innovation administrative : un « kit riverain », destiné à faciliter la remontée et la traçabilité des incidents.
Voilà donc les habitants qui, après avoir été réveillés à deux heures du matin, pourront désormais se consoler en remplissant correctement leur dossier.
On progresse.
Bientôt, peut-être, un QR code sur la table de nuit.
Et puisque tout ce beau monde était réuni : quel bilan ?
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez savoureux dans la composition de cette table ronde.
On y trouvait non seulement de nouveaux élus, mais aussi des responsables publics qui ne découvrent ni les Hautes-Vosges, ni le tourisme, ni les difficultés qu’il peut provoquer dans les communes du massif.
Daniel Gremillet siège au Sénat depuis 2014. Jérôme Mathieu, présent lui aussi, est élu municipal à La Bresse depuis au moins 2008 1er maire adjoint entre 2014 et 2026, et conseiller départemental du canton de La Bresse depuis 2015, mandat auquel il a été réélu en 2021.
Autrement dit, nous ne sommes pas seulement en présence d’élus fraîchement arrivés aux affaires et découvrant avec stupeur que quarante vacanciers faisant la fête dans un chalet peuvent empêcher les voisins de dormir.
Certains ont derrière eux plus de dix ans de responsabilités publiques directement exercées sur ce territoire.
Dès lors, plutôt que de leur demander aujourd’hui quelles nouvelles « pistes » ils imaginent pour demain, une question autrement plus instructive mériterait de leur être posée :
Quel est votre bilan ?
Depuis dix ans que ces nuisances sont dénoncées dans le massif, combien d’interventions organisées ? Combien de procès-verbaux ? Combien de mises en demeure ? Combien d’arrêtés ? Combien de grands gîtes contrôlés au regard de leur capacité, de l’urbanisme ou de la réglementation ERP ? Combien de situations durablement réglées ?
Voilà qui aurait peut-être animé la table ronde.
Car lorsque des élus ayant derrière eux une décennie ou davantage de responsabilités se retrouvent en 2026 à expliquer qu’il faudrait désormais « mieux recenser », « objectiver », installer des détecteurs de bruit et distribuer un « kit riverain », une petite question devient difficile à éviter :
Mais qu’avez-vous donc fait pendant toutes ces années ?
À lire les comptes rendus de cette réunion, aucun bilan chiffré de l’action conduite jusqu’ici n’est présenté. On parle abondamment de ce que l’on pourrait faire demain ; beaucoup moins de ce qui a réellement été tenté, obtenu ou échoué hier.
Et c’est peut-être précisément là que cette réunion devient intéressante : elle ressemble moins au lancement d’une politique nouvelle qu’à l’aveu involontaire de l’insuffisance de celle qui l’a précédée.
Quand un problème dure dix ans, réunir une table ronde pour annoncer qu’on va commencer à mieux le recenser n’est plus tout à fait de la prévention.
C’est déjà un bilan.
Le « kit riverain » : ou comment administrer la nuisance plutôt que la faire cesser
Qu’il soit utile de recueillir les témoignages, de dater les incidents et d’objectiver les nuisances, personne ne le contestera.
Mais lorsque des faits sont connus, répétés et dénoncés depuis des années, continuer à organiser leur recensement peut également devenir une magnifique manière de différer le moment où il faudra enfin agir.
C’est une technique politique très éprouvée.
- D’abord on constate.
- Puis on consulte.
- Ensuite on réunit.
- Puis on crée un groupe de travail.
- Ensuite on collecte les données.
- Puis on attend suffisamment de données pour pouvoir envisager une étude.
- À la fin de l’étude, on propose une expérimentation.
Et pendant ce temps-là, les voisins achètent des boules Quies.
Le problème de La Bresse est précisément là.
On présente comme une recherche de solutions ce qui ressemble beaucoup à une recherche de délais.
Car les élus ne partent pas d’une page blanche.
La loi existe.
Les pouvoirs du maire existent.
Les procédures existent.
Les sanctions existent.
Monsieur le maire, vous avez déjà des pouvoirs
Le Code général des collectivités territoriales ne demande pas au maire de réunir une commission philosophique pour réfléchir à la notion de tranquillité.
Son article L.2212-2 lui confie explicitement le soin de réprimer :
« les bruits, les troubles de voisinage [et] les rassemblements nocturnes qui troublent le repos des habitants ».
Le Code de la santé publique est tout aussi limpide :
aucun bruit particulier ne doit, par sa durée, sa répétition ou son intensité, porter atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé humaine, que ce bruit se produise dans un lieu public ou privé.
Autrement dit, lorsque des groupes hurlent ou diffusent de la musique régulièrement au milieu de la nuit, la première réponse publique n’a pas besoin d’être un colloque.
Elle peut être beaucoup plus prosaïque :
constater, intervenir, verbaliser, mettre en demeure, recommencer si nécessaire et utiliser les pouvoirs de police lorsque les troubles persistent.
Voilà une « mesure forte » qui présente un inconvénient considérable : elle oblige à décider.
Et si l’on commençait également par contrôler les grands gîtes ?
Il existe un autre sujet presque absent du grand ballet des bonnes intentions : le statut administratif de ces hébergements de très grande capacité.
Un meublé touristique permettant d’accueillir plus de quinze personnes entre en principe dans le champ de la réglementation des établissements recevant du public.
La Direction générale des entreprises le rappelle explicitement et l’article PE 2 du règlement de sécurité vise les bâtiments ou locaux d’hébergement accueillant plus de 15 et moins de 100 personnes n’y élisant pas domicile.
Dès lors, avant d’inventer de nouveaux outils, quelques questions très simples pourraient être posées pour chaque grand hébergement :
- Quelle est sa capacité officiellement autorisée ?
- Quel est son classement ERP ?
- Dispose-t-il des autorisations nécessaires ?
- Les prescriptions de sécurité incendie sont-elles respectées ?
- Les travaux et transformations ont-ils été régulièrement autorisés ?
- La capacité proposée à la location correspond-elle à la capacité administrative du bâtiment ?
- L’assainissement a-t-il été dimensionné pour cet usage ?
- Le stationnement nécessaire existe-t-il réellement ?
Cela paraît moins séduisant qu’un « kit riverain ».
Mais peut-être légèrement plus utile.
Le tourisme, toujours ce fragile petit être qu’il ne faudrait surtout pas contrarier
Derrière cette prudence infinie apparaît surtout le problème qui traverse depuis longtemps les politiques touristiques du massif.
Dès qu’un conflit oppose l’activité touristique à la vie quotidienne des habitants, une étrange hiérarchie s’installe.
- Le riverain doit comprendre.
- Le riverain doit accepter.
- Le riverain doit dialoguer.
- Le riverain doit signaler.
- Le riverain doit documenter.
- Le riverain doit patienter.
- Le riverain doit surtout éviter de « stigmatiser le tourisme ».
Pendant ce temps-là, l’économie touristique, elle, semble bénéficier d’une présomption permanente d’intérêt général.
Le compte rendu officiel de la réunion prend d’ailleurs bien soin de rappeler que le tourisme constitue « un pilier de l’économie des Hautes-Vosges » et que l’objectif n’est pas de « remettre en cause le tourisme » ni de « stigmatiser les propriétaires ».
Personne ne demande pourtant d’interdire les vacances dans les Vosges.
Le débat est ailleurs.
À partir de combien de nuits blanches le sommeil d’un habitant devient-il lui aussi un intérêt digne d’être protégé ?
À partir de combien de week-ends doit-il accepter que le jardin dans lequel il vit toute l’année devienne la périphérie sonore d’un établissement touristique ?
Et pourquoi faudrait-il toujours présenter comme un exercice délicat de «conciliation» ce qui relève parfois simplement du respect de règles élémentaires de voisinage ?
Le grand gîte n’est pas une maison comme les autres
C’est également là que se niche une hypocrisie.
On continue volontiers à parler de « logements de vacances », comme si un pavillon hébergeant quarante personnes pour un week-end était simplement une maison un peu plus remplie que les autres.
Mais quarante personnes qui changent tous les trois jours, ce n’est plus tout à fait une famille nombreuse.
C’est un flux.
C’est une activité économique.
Et lorsqu’elle se déroule dans un quartier habité, elle produit nécessairement des conséquences qu’il faut anticiper.
Une terrasse prévue pour quatre personnes et une terrasse où trente personnes prennent l’apéritif n’ont pas le même effet sur le voisinage.
Il n’est même pas nécessaire que les occupants soient particulièrement mal élevés.
Le simple nombre peut produire la nuisance.
C’est précisément pourquoi l’urbanisme, les capacités d’accueil, la localisation et les règles d’exploitation devraient être examinés en amont, plutôt qu’après coup, lorsqu’un quartier entier en est réduit à appeler la gendarmerie tous les samedis soirs.
Du tourisme, oui. Des zones de sacrifice, non.
Le problème dépasse largement La Bresse.
Dans les communes touristiques du massif, la multiplication des hébergements, résidences secondaires et grands logements de groupe transforme peu à peu certains quartiers.
Et à chaque fois revient le même mot magique :
équilibre.
Équilibre entre touristes et habitants.
Équilibre entre développement économique et qualité de vie.
Équilibre entre attractivité et tranquillité.
Fort bien.
Mais lorsqu’un habitant ne peut plus dormir régulièrement chez lui tandis que l’activité qui provoque le trouble continue à fonctionner normalement, l’équilibre a déjà un sérieux problème de niveau.
Une commune touristique n’est pas un parc de vacances dans lequel quelques autochtones auraient conservé, par distraction administrative, le droit de résider.
Les habitants ne sont pas les figurants permanents d’un décor mis à disposition d’une clientèle de passage.
Ils vivent là.
Ils travaillent là.
Ils élèvent leurs enfants là.
Ils ont acheté ou construit leur maison là.
Et ils disposent, eux aussi, d’un droit élémentaire à la tranquillité.
Ce qui manque n’est peut-être pas la loi, mais la volonté de s’en servir
La table ronde de La Bresse aura au moins eu un mérite : rendre le problème impossible à nier.
Pour le reste, le diagnostic est beaucoup moins glorieux.
Quand, après des années de plaintes, la réponse politique consiste encore principalement à évoquer des cautions, des référents, des détecteurs et un « kit riverain », il devient légitime de se demander si l’on cherche réellement à supprimer les nuisances ou simplement à mieux les administrer.
Les élus réclament volontiers de « nouveaux outils ».
Commençons donc par utiliser ceux qu’ils possèdent déjà.
Faire constater les nuisances.
Faire intervenir les forces compétentes.
Verbaliser lorsqu’il y a infraction.
Prendre les arrêtés nécessaires lorsque les troubles persistent.
Contrôler sérieusement les établissements de grande capacité.
Vérifier leur conformité urbanistique et leur statut ERP.
Et cesser de considérer qu’une activité devient intouchable dès lors qu’on lui colle l’étiquette « économie touristique ».
Les habitants du massif n’ont pas besoin d’une nouvelle réunion destinée à leur expliquer que leur problème est complexe.
Ils le connaissent parfaitement.
Ils aimeraient simplement pouvoir dormir.
Et, au bout de plusieurs années, cela ne paraît pas être une revendication particulièrement extrémiste.
CE QU’UN MAIRE PEUT FAIRE DÈS SAMEDI SOIR
Pendant que l’on réfléchit à de nouveaux « outils », quelques-uns existent déjà.
1. Faire constater les nuisances lorsqu’elles se produisent
Pas le lundi matin, lorsque les vacanciers sont repartis : le samedi à minuit, une heure ou deux heures du matin, lorsque cris, musique et rassemblements troublent effectivement le voisinage.
Le maire est expressément chargé de réprimer les bruits, troubles de voisinage et rassemblements nocturnes qui troublent le repos des habitants.
Article L.2212-2 du Code général des collectivités territoriales.
2. Faire verbaliser lorsque l’infraction est constituée
Un bruit particulier peut être sanctionné lorsqu’il porte atteinte à la tranquillité du voisinage par sa durée, sa répétition ou son intensité. L’infraction correspondante est punie de l’amende prévue pour les contraventions de quatrième classe.
Un week-end bruyant peut être un accident.
Le quinzième commence à ressembler à une méthode.
3. Ne pas se retrancher systématiquement derrière une « étude de bruit »
Pour les bruits de comportement, cris, fêtes, musique des occupants, la réglementation ne signifie pas que toute intervention doive attendre pendant des mois une grande expertise acoustique.
Lorsque le bruit provient en revanche d’une activité professionnelle organisée habituellement ou de certains équipements, les règles d’émergence acoustique peuvent nécessiter des mesures spécifiques.
Autrement dit : mesurer lorsqu’il faut mesurer, mais ne pas transformer le sonomètre en machine à gagner du temps.
4. Mettre en œuvre ses pouvoirs de police lorsque les troubles se répètent
Lorsque les faits sont établis, le maire peut prendre les mesures de police nécessaires pour faire respecter la tranquillité publique, à condition qu’elles soient adaptées et proportionnées.
Il n’est donc pas condamné à envoyer éternellement aux propriétaires une aimable brochure recommandant de demander à leurs clients de parler moins fort.
5. Contrôler immédiatement les gîtes de plus de quinze personnes
C’est peut-être la question la plus intéressante de toutes.
Les bâtiments ou locaux d’hébergement accueillant plus de 15 et moins de 100 personnes et ne relevant pas d’un autre type d’ERP sont assujettis à la réglementation des établissements recevant du public.
Pour chaque gîte de 15, 40 ou 50 places, la commune peut donc commencer par répondre à quelques questions élémentaires :
Quelle capacité est autorisée ? Quel classement ERP ? Quels contrôles de sécurité ? Quelle conformité incendie ? Les conditions réelles d’exploitation correspondent-elles aux autorisations ?
Voilà qui serait un peu plus instructif qu’un « kit riverain ».
6. Agir si un établissement est exploité en infraction aux règles de sécurité ERP
Le Code de la construction et de l’habitation prévoit que la fermeture d’un ERP exploité en infraction à ces règles peut être ordonnée par le maire, par arrêté et après avis de la commission de sécurité compétente.
Attention : il ne s’agit évidemment pas de fermer administrativement un établissement parce que ses clients font trop de bruit.
Il s’agit de vérifier sa légalité et sa sécurité et, si des infractions ERP sont constatées, d’utiliser les procédures prévues par la loi.
7. Et recommencer le week-end suivant
C’est sans doute le point le moins spectaculaire et le plus efficace.
Une politique publique ne consiste pas à intervenir une fois devant les journalistes puis à oublier le problème.
Elle consiste à ce que les propriétaires sachent que :
chaque nuisance constatée aura une conséquence. Chaque récidive sera documentée. Les établissements seront contrôlés, et la tranquillité des habitants ne sera plus la variable d’ajustement de l’économie touristique.
En résumé
La loi donne déjà au maire des outils pour constater, sanctionner, réglementer et contrôler.
Le problème n’est donc pas seulement :
Quels nouveaux pouvoirs faudrait-il donner aux élus ?
La question, beaucoup plus embarrassante, est aussi :
Qu’ont-ils fait, depuis dix ans, des pouvoirs qu’ils possédaient déjà ?
Le 24 août 2026
Dominique HUMBERT-BERETTI


50 € pour 1 m³ d’eau non potable, c’est ce que la CCHV propose à ceux d’entre nous qui ne sont pas raccordés au réseau et n’ont que leur source pour pleurer quand elle se tarit sous l’effet du changement climatique. On est prié de faire sa demande auprès de l’institution en renseignant un formulaire fabrication maison 48 h à l’avance pour être sûr d’une livraison le lundi ou le jeudi.









