Les cent jours : Waterloo-sur-Moselotte ?

Le maire nous invite donc à célébrer ses cent jours. Rien que ça. À La Bresse, on ne fait pas un point d’étape, on ne convoque pas une réunion publique, on ne dit pas simplement : « Venez, on va discuter ». Non. On sort la grande vaisselle institutionnelle : les cent jours.
On connaissait les cent jours des présidents de la République, des premiers ministres, ces grandes cérémonies médiatiques où l’on explique gravement que tout commence, que tout change, que le cap est fixé, que la méthode est nouvelle, que l’écoute sera totale, que la proximité sera renforcée, que la démocratie participative va enfin descendre de son piédestal pour marcher parmi les hommes.
On connaissait aussi, bien sûr, les Cent-Jours de Napoléon. Là encore, beaucoup d’élan, beaucoup de mise en scène, beaucoup de retour triomphal… et une conclusion restée célèbre, Waterloo. Alors posons la question avec toute la délicatesse requise, notre maire se prend-il déjà pour un président de la République ou pour l’Empereur revenu de l’île d’Elbe ? Dans les deux cas, il serait prudent de vérifier où se trouve Sainte-Hélène sur la carte communale.

Car pendant qu’on nous prépare une jolie réunion avec paysage verdoyant, photo de salle bien remplie et bulle de bande dessinée promettant des « échanges et réponses à vos questions », les vraies décisions, elles, avancent tranquillement, bottées de feutre, dans les couloirs municipaux.
Premier miracle des cent jours : le projet de remplacement des 4 600 compteurs électriques de la commune par des compteurs Linky. Voilà donc une décision lourde, structurante, engageant durablement la Régie municipale d’électricité et les habitants, qui surgit comme un lapin technocratique d’un chapeau municipal. On croyait avoir élu la proximité, on récolte le compteur communicant. On nous avait promis la participation, on découvre la télérelève.
Deuxième illumination démocratique : l’ordre du jour du conseil municipal du 22 juin prévoit une « autorisation de défrichement en vue d’un projet de tyrolienne par la société La Bresse Loisirs ». C’est écrit noir sur blanc dans l’ordre du jour officiel.
La montagne avait déjà les skis, les pistes, les routes, les parkings, les remontées, les canons, les luges d’été, les motos, les rallyes, les stades nordiques « 4 saisons », d’ailleurs également à l’ordre du jour du même conseil municipal, mais visiblement cela ne suffisait pas. Il manquait encore quatre câbles. Quatre bons gros câbles pour traverser le paysage, parce qu’une vallée sans tyrolienne, c’est bien connu, est une vallée qui souffre en silence.
Quant à la fameuse société « La Bresse Loisirs », elle mérite à elle seule une petite enquête à la Maigret. Introuvable, à ce stade, dans les recherches habituelles, le nom qui s’en rapproche le plus semble être autre chose, ailleurs, autrement nommé. Peut-être s’agit-il d’une coquille. Peut-être d’une entité cachée dans un repli du registre du commerce. Peut-être d’un concept. Peut-être même d’une apparition. À La Bresse, après les quatre saisons, voici donc les sociétés spectrales.
Et tout cela, naturellement, passera par le filtre sacré de la « démocratie participative ». Enfin, « filtre » est peut-être un mot excessif. Disons plutôt une passoire. Une belle passoire municipale, bien polie, bien présentée, dans laquelle on verse les décisions déjà prises pour leur donner un léger goût de concertation.
Car enfin, qui a été consulté sur Linky ? Qui en a même entendu parler ? Qui a débattu du défrichement ? Qui a pu examiner le projet de tyrolienne ? Qui a vu les études d’impact ? Qui a discuté de l’intérêt général, du paysage, du bruit, de la biodiversité, de la cohérence avec les discours officiels sur la sobriété, la nature, l’avenir du massif ? Personne, ou si peu. Mais rassurez-vous, le 23 juin, on pourra poser des questions. C’est le grand luxe démocratique moderne : on décide le 22, on vous écoute le 23.
Il faut reconnaître une certaine élégance dans le calendrier. La veille, le conseil municipal déroule les dossiers. Le lendemain, on invite la population à applaudir le bilan. C’est de la participation différée, une innovation locale, le citoyen n’empêche pas la décision, il la commente après cuisson.
Et quel bilan ! En moins de cent jours, la nouvelle équipe réussit déjà ce que l’ancienne faisait avec application, parler de renouveau tout en reconduisant la vieille mécanique. Toujours plus d’équipements, toujours plus d’aménagements, toujours plus de loisirs industrialisés, toujours plus de projets vendus comme évidents avant même d’avoir été discutés. Le changement, oui, mais avec les mêmes bottes, les mêmes câbles et la même pente.
On avait déjà écrit : il faut que tout change pour que rien ne change. Nous y sommes. Le décor a changé, les visages ont changé, les mots ont changé. Mais derrière le rideau, la pièce est la même. Même théâtre, mêmes ficelles, mêmes applaudissements attendus.
Après « Sors de ce corps Maryvonne », il faudrait peut-être désormais écrire : Sors de ce corps Jérôme ! Car l’esprit des anciens choix semble flotter au-dessus de la nouvelle mandature comme une brume tenace sur la Moselotte. On avait promis une autre méthode ; on retrouve les mêmes réflexes. On avait annoncé une démocratie de proximité ; on découvre une démocratie de proximité très particulière, si proche du pouvoir qu’elle finit par se confondre avec lui.
Alors oui, allons à cette réunion des cent jours. Écoutons le récit officiel. Admirons les images de prairies, les sourires, les mots doux, les slogans sages. Puis posons quelques questions simples, presque naïves, presque enfantines, les plus dangereuses, en général.
Qui décide vraiment ?
Quand les habitants sont-ils consultés ?
Sur quoi peuvent-ils réellement peser ?
Pourquoi les grands projets arrivent-ils déjà ficelés ?
Pourquoi la montagne est-elle encore traitée comme un parc d’attractions en attente de nouveaux câbles ?
Et pourquoi faut-il toujours appeler « avenir » ce qui ressemble furieusement au passé ?
Cent jours, donc. Ce n’est pas encore Waterloo. Mais les tambours résonnent déjà, les chevaux piaffent, les cartes sont étalées sur la table, et l’on sent monter dans l’air cette vieille odeur des batailles perdues d’avance, celle des majorités sûres d’elles, des oppositions décoratives, des paysages sacrifiés et des habitants priés de sourire devant l’affiche.
La Bresse méritait un nouveau souffle. Pour l’instant, elle a surtout droit à une vieille chanson reprise au clairon.

Le 21 juin 2026, Dominique HUMBERT-BERETTI

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