Par l’Art, pour l’Humanité… mais contre la langue française?

Le Théâtre du Peuple de Bussang porte au fronton de sa scène une devise admirable : « Par l’Art, pour l’Humanité. » À la lecture de sa plaquette 2026, après celle de 2025, on serait tenté d’y ajouter, avec quelque inquiétude : « … et tant pis pour le français. »

Nous y découvrons en effet des « acteurices », des « spectateurices », des « amateurices », des « auteurices », des « fondateur·ices » et même des « celleux ». Tout un peuple de créatures lexicales fraîchement sorties d’un laboratoire militant, avec leurs syllabes greffées, leurs terminaisons rafistolées et leurs points médians plantés au milieu des mots comme autant de clous sur les planches de la scène.

Le résultat n’est pas seulement disgracieux. Il est pénible à lire, imprononçable sans contorsion et parfois franchement comique, là ou on aurait plutôt envie de pleurer. Comment faut-il déclamer « spectateurices » ? En quatre temps ? En avalant la moitié du mot ? Faut-il respirer avant « amateurices » ? Quant à « celleux », ce croisement ridicule de « celles » et de « ceux » possède la grâce sonore d’une porte de grange mal huilée.

Voilà qui surprend dans un lieu voué au théâtre. Car le théâtre est d’abord l’art de la parole : une langue qui respire, qui résonne, qui se transmet de bouche à oreille. Les mots doivent pouvoir être dits, portés, projetés vers le public. Or, ces fabrications semblent avoir été conçues moins pour la voix humaine que pour satisfaire les exigences d’un formulaire administratif rédigé par un comité de conformité idéologique.

Déjà envahie de l’extérieur par l’anglo-américain, notre langue se voit polluée cette fois de l’intérieur par cet invraisemblable langage inclusif.

La brochure prétend célébrer la rencontre, le vivant, le sensible et l’ouverture à tous. Mais une langue hérissée de signes, de contractions et de néologismes abscons produit exactement l’effet inverse : elle dresse une barrière entre l’institution et une partie de son public. Sous prétexte de n’exclure personne, elle finit par écarter tous ceux qui ne maîtrisent pas les codes d’un petit milieu culturel persuadé que sa manière de parler constitue désormais la mesure du progrès.

Car il faut poser cette question toute simple : qui parle réellement ainsi ?

Dans les rues de Bussang, entend-on les habitants évoquer « celleux qui peuplent le territoire » ? Les spectateurs disent-ils qu’ils sont des « spectateurices » ? Les comédiens amateurs se présentent-ils comme des « amateurices » ? Probablement pas. Cette langue n’est donc pas celle du peuple. C’est celle que certaines institutions culturelles ont décidé d’employer au nom du peuple, sans lui demander son avis.

Le paradoxe devient savoureux dans un établissement qui s’appelle précisément le Théâtre du Peuple. Le peuple réel, avec sa langue commune, ses habitudes, ses nuances et son intelligence, semble invité à laisser son français au vestiaire avant d’entrer dans le temple. On lui expliquera ensuite, dans le dialecte réglementaire du moment, qu’il s’agit de le rendre davantage visible.

Il ne s’agit évidemment pas de contester l’égalité entre les femmes et les hommes, ni le droit de chacun au respect. La langue française dispose de ressources abondantes pour l’exprimer avec clarté et élégance : « les actrices et les acteurs », « les artistes », « le public », « les personnes présentes », « toutes celles et tous ceux », « les comédiens amateurs et professionnels ». On peut féminiser, reformuler, alterner ou employer des termes collectifs. Cela demande seulement un peu de travail, cette vieille exigence que l’on appelait autrefois le style.

Mais fabriquer « spectateurices » ne constitue pas un progrès littéraire. C’est une économie de pensée maquillée en audace. On contracte deux mots, on ajoute quelques points médians et l’on présente ce bidouillage comme une conquête sociale. Si l’intention se veut généreuse, la réalisation, elle, tient du massacre à la tronçonneuse typographique.

Maurice Pottecher voulait rapprocher l’art du peuple et « assainir l’art au contact de la nature ». Plus d’un siècle après, le fond de scène s’ouvre toujours magnifiquement sur la forêt vosgienne. Il serait peut-être temps d’ouvrir aussi les fenêtres de la communication institutionnelle, afin qu’un peu d’air frais chasse cette brume de jargon.

Le Théâtre du Peuple mérite une langue à la hauteur de son histoire : populaire sans être vulgaire, exigeante sans être prétentieuse, ouverte sans être illisible. Une langue qui rassemble vraiment, parce qu’elle appartient à tous.

Le français n’a pas besoin d’être mutilé pour accueillir l’humanité. Il lui suffit d’être bien écrit.

La Bresse, le 07 août 2026
Annie AUCANTE

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