FAUX et USAGE de FAUX

Claude Eckhardt, alpiniste chevronné, militant historique du Club alpin et infatigable défenseur d’une montagne vivante, a rejoint SOS Massif des Vosges dès sa création. Il signe ici un texte vif et salutaire sur le détournement des mots. De la “neige de culture” à la “tyrolienne”, de la “pleine nature” au “ski-alpinisme” de pacotille, il démonte avec précision et ironie ces appellations flatteuses qui maquillent l’artifice, le commerce et l’équipement en valeurs nobles. Un appel à rendre aux mots leur sens, et à la montagne sa dignité.

FAUX et USAGE de FAUX

MAUX DE MOTS

On en est bien conscient : nous vivons dans un monde, disons de ‘Fakes’, pour employer ce terme anglais : ça fait plus moderne. Fake News, bien sûr, à la pelle, en continu et largement diffusés. Mais aussi Fake Words : il s’agit de termes d’un certain prestige, désignant en principe des éléments de valeur, estimés, mais termes utilisés aussi sans vergogne pour des choses ou activités bien différentes, voire même contradictoires, afin de promouvoir celles-ci en les parant ainsi des ‘plumes du paon’, et les vendre pour ce qu’elles ne sont pas. L’inconvénient est que le public finit par oublier la signification réelle de ces mots et surtout les vraies valeurs dont ils sont porteurs.

N’a-t-on pas vu la filiale française d’une chaîne mondiale de restauration industrielle tenter de se revendiquer partie prenante lorsque la gastronomie française a été inscrite par l’Unesco au Patrimoine Culturel Immatériel !…

Citons quelques autres exemples de ce type d’esbroufe.

La montagne, c’est en hiver la pureté de l’air, la blancheur des espaces spectaculaires : alors les stations de ski n’aiment bien entendu pas insérer l’adjectif ‘artificiel’ dans leur vocable promotionnel. On vante donc une ‘neige de culture’ qui n’est en réalité ni de la neige, ni, encore moins, produit de culture : Ce que crachent sous pression les ‘enneigeurs’, ce sont des grains de grésil, amorphes et compacts, et non de structure dendritique telle que les flocons de vraie neige. La différence se remarque d’ailleurs immédiatement en skiant sur les pistes ainsi garnies.

Mais surtout le terme de ‘culture’ est scandaleux : car par essence même, et dans tous les domaines (agricole, scientifique, littéraire, artistique, technique, historique et autres), la culture résulte d’un processus de gestation, de maturation, d’accumulation progressive de substance, d’information, d’expériences, prenant forcément du temps, et croissant avec celui-ci. C’est-à-dire exactement au contraire de la formation instantanée des grains de grésil au sortir des buses.

Comme l’écrivait un auteur : ‘qualifier cette neige tout bonnement d’artificielle, est-ce péjoratif ? Non, simplement honnête. Alors respectons ainsi le sens des mots, faisant preuve d’un minimum de … culture’.

Quant à la nature, voire la ‘pleine nature’ selon l’expression absurde (‘c’est celle qui est vide de sens’ écrivait le même auteur), on la trouve à toutes les sauces : tonitruants engagements de préservation vite oubliés, espaces verts, jardinés, activités et espaces ludiques ou sportifs équipés en plein air, parcs proclamés naturels, qui ne sont qu’affichage abusif par rapport à la définition du terme. Tout comme la santé (= absence de mal) la nature se définit en creux : milieux non artificialisés, ou selon le Prof. Terrasson, ne résultant pas de la volonté de l’homme. Loin de leur mission légale initiale, des Parcs dits Naturels -en particulier Régionaux- sont en fait devenus des gestionnaires d’espaces mécanisés ou d’activités motorisées, de rassemblements événementiels à lourds impacts, légèrement déguisés par quelques petites zones ou mesures de préservation, du moins affichées. Même de dévoués et sincères protecteurs en arrivent parfois à donner un mauvais signal en parlant de ’nature sauvage’, alors qu’un espace non sauvage n’est simplement pas de la nature. Ils font le jeu de ceux vendant comme ‘nature’ le moindre espace un peu verdoyant ou activité de plein air ! On en oublie du coup ce qu’est la vraie nature et ses merveilles.

Et l‘Aventure ? Ah l’Aventure, avec un grand ‘A’ car psychologues, sociologues et autres ‘logues’, nous expliquent que c’est un besoin fondamental de l’être humain que de se confronter à des situations ou des espaces inconnus, de faire face par soi-même à l’imprévu. Qui dit besoin, pense aussitôt haute valeur marchande : on va lui en vendre, de l’aventure ! Mais pour attirer la clientèle la plus vaste, on va limiter l’initiative du client essentiellement à s’inscrire et payer ; tout le reste est hyper- organisé, sécurisé. Quelle ‘aventure’ que ces voyages qualifiés ainsi, où l’incertitude la plus angoissante est la livraison ponctuelle de sa valise à l’aéroport d’arrivée. Les soi-disant ‘Parcs d’aventure’ aussi se multiplient, où en réalité rien n’est plus sécurisé, normé, standardisé, contrôlé que ces terrains et structures de jeux. Soit le contraire même de la notion d’aventure affichée !

C’est en 1906 que le guide du Süd-Tirol Tita Piaz a atteint par une manoeuvre audacieuse la cime jusqu’alors inviolée d’une impressionnante aiguille Dolomitique au-dessus de Misurina, baptisée alors Guglia De Amicis : il lança depuis le sommet voisin une corde par-dessus celui de la Guglia, puis s’y suspendant par pieds et mains, il ‘rampa’ tête en bas pour rejoindre ainsi la cime convoitée. Cette technique reprise parfois avec quelques variantes fut, vu la référence, baptisée ‘tyrolienne’ (‘piazzare una tirolese’). Elle exige expérience des structures rocheuses et du maniement de la corde, réflexion, courage et force physique du fait de la flèche que décrivent forcément les cordes, avec une deuxième partie du parcours en remontée ‘généralement pénible’ (Manuel CAF II p 165). Au cours d’une ‘carrière’ d’alpiniste de plus de 60 ans, il ne m’est arrivé qu’une seule fois de faire vraiment appel à cette technique, en plus de 1 ou 2 exercices-tests sans ‘lancé de corde’, ayant soigneusement fixé auparavant les deux extrémités du dispositif.Malheureusement, la désignation de cette technique exigeante et gratifiante a été complétement sacrifiée sur l’autel de l’esbroufe commerciale : les promoteurs ont réussi à dérober la dénomination et à faire considérer comme tyroliennes des installations artificielles fixes, en gros câbles métalliques solidement ancrés où, par des poulies, l’on envoie glisser des clients. Ce ne sont que des téléportés, des télésièges exactement, où les clients sont arrimés sur le siège ou sanglés dans un harnais, et la force motrice est simplement l‘attraction terrestre, le parcours partant d’une position haute vers une arrivée bien plus bas. L’unique contribution active du client est d’acheter son ticket. C’est ainsi qu’un concept demandant intelligence du terrain et technique, ainsi qu’engagement hautement responsable, est totalement dépouillé de ces caractéristiques lors de l’utilisation fallacieuse de cette dénomination pour un manège de foire, de plus impactant de façon permanente par ces câbles fixes les oiseaux et des paysages qui sinon seraient le plus souvent attrayants.

On pensait que la glorieuse étiquette ‘alpinisme’ ne pourrait plus être collée sur n‘importe quoi après son inscription par l’Unesco au Patrimoine Culturel Immatériel de l’humanité, en tant que « l’art de gravir parois et sommets par ses propres capacités physiques, techniques et intellectuelles ». La Fiche descriptive précisant même « en milieu non artificialisé ». Raté : un maire et des guides n’ont pas hésité à garnir à demeure – illégalement d’ailleurs – la voie la plus usitée du Mont-Blanc de pieux et corde à noeuds pour vendre l’ascension du Mont Blanc, symbole de l‘alpinisme, à une clientèle de touristes même pas capables de marcher en sûreté avec crampons. Revendiquer la réussite de certaines ascensions qui étaient magnifiques n’a plus de sens sur maints sommets -y compris des plus réputés- dégradés par des équipement fixes tels que pieux, cordes ou câbles. Quant à l’activité ‘Via Ferrata’, certes amusante, parfois impressionnante voire athlétique, et bien, malgré la définition très claire validée lors de l’inscription par l’Unesco, certains aimeraient la faire passer pour de l’alpinisme, alors qu’elle en est de toute évidence exactement le contraire !

L’esbroufe a été portée au pinacle par la compétition intitulée en Français ‘ski-alpinisme ‘ aux Jeux Olympiques d’hiver 2026 en Italie. Qui consista, sur piste bien damée et entre rambardes en ferraille, en une courte montée à toute allure d’une pente et des escaliers puis descente sur piste banale. Appeler cela ski-alpinisme est plus qu’affligeant, révoltant. Selon le guide A. Prince, « à inscrire au Patrimoine Mensonger de l’Humanité ». D’ailleurs il y a totale inadéquation entre les fondements même du ski-alpinisme et le mode opératoire de courses, toutes spectaculaires fussent-elles. En particulier l’hyper sécurisation des parcours, la responsabilité totale reposant sur les épaules de l‘organisateur, le tracé obligatoire de la piste et autres choix excluant toute initiative du coureur, sont en complète contradiction avec ce qui fait précisément la valeur extraordinaire de l’alpinisme. Et pourtant la dénomination de Compétitions de Ski de Montagne (ou aussi ‘RandoSki ou Alpiski) ne fut, en Français, pas respectée, les promoteurs d‘événements -à forts supports commerciaux ou de publicité touristique il est vrai- reprenant inutilement et sans vergogne la terminologie plus glorieuse mais trompeuse de ‘ski-alpinisme’ ! L’utilisant même pour la pitoyable mascarade, totalement indigne des Jeux Olympiques mêmes et, encore bien plus, de l’alpinisme !

Alors, face au raz de marée à l’efficacité redoutable des moyens de communication, comment ne pas être submergés par le tsunami des ‘fakes’, ceux des informations mais aussi ceux de mots. Or « l’enjeu des mots est énorme » (Kamel Daoud : ’Avant qu’il ne soit trop tard’). Galvaudés, dévoyés pour promouvoir le plus souvent des gadgets commerciaux, c’est en fait ce que, initialement, ils désignent réellement qui, dans l’esprit des gens, perd toute sa valeur, souvent inestimable.

Claude Eckhardt                                                                           Mars 2026

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