La Bresse, le cabinet conseil, les médecins fantômes et les élus amnésiques

Maison de santé La Bresse

Il est des moments de vie municipale où l’on aimerait disposer, non d’un micro, mais d’un rétroviseur. Ou, plus simplement, d’un minimum de mémoire.

Au dernier conseil municipal de La Bresse, il s’agissait de dénoncer la convention passée avec un cabinet chargé de trouver des médecins pour occuper une maison de santé demeurée, depuis sa création, aussi désespérément vide que certains discours publics sont pleins de certitudes. Quand une solution échoue, il est normal d’en tirer les conséquences. Encore faut-il ne pas oublier qui l’a portée, combien elle a coûté, et qui a payé.

Car le spectacle n’était pas tant dans la dénonciation de cette convention que dans l’unanimité du vote. Tous pour la dénonciation. Même ceux qui, hier encore, avaient soutenu, accompagné, cautionné ou porté cette orientation. La politique municipale a parfois ses miracles, les responsables d’hier deviennent, sans transition, les accusateurs d’aujourd’hui.

Mais la palme revient évidemment à Jérôme Mathieu, toujours plus inénarrable, qui crut bon de condamner sans vergogne une convention qu’il avait, sinon signée de sa propre main, du moins accompagnée jusqu’aux fonts baptismaux. Il fallait oser. Il a osé.

On connaissait les retournements de veste. Ici, nous sommes dans un registre plus rare, le retournement de blouse médicale, pratiqué à mains nues, sans anesthésie, devant le conseil municipal réuni.

Un minimum de pudeur politique aurait pourtant commandé une attitude simple. Faire profil bas. Dire que l’ancienne équipe s’était trompée. Reconnaître que cette convention n’avait pas produit les résultats espérés. Admettre que, derrière les annonces et les effets de tribune, la maison de santé restait vide, les médecins absents, et les habitants toujours renvoyés à la même pénurie. Ou mieux encore, ne rien dire.

Mais non. Jérôme Mathieu a préféré le grand numéro du procureur amnésique. Hier dans la majorité qui portait le dispositif, aujourd’hui dans l’opposition qui le condamne. Hier au balcon des décisions, aujourd’hui dans la fosse à applaudir leur enterrement. Il ne manque plus que les violons.

Il y a, dans cette posture, quelque chose de presque admirable, si l’on accepte d’admirer le culot à l’état pur. Cette capacité à se détacher de son propre bilan avec la discrétion d’un paon traversant une réunion de crise, mérite une place à part dans les annales locales. À ce niveau, ce n’est plus de la politique, c’est de l’escamotage.

Mais il serait injuste de réserver toute la lumière à ce seul numéro d’équilibriste. Le silence du maire et de sa majorité mérite lui aussi une mention. Car enfin, dénoncer une convention sans jamais interroger les responsabilités qui l’ont rendue possible, sans rappeler qui l’a voulue, qui l’a défendue, qui l’a votée, qui l’a financée, c’est une manière bien commode de refermer le dossier avant même de l’avoir ouvert.

Pas un mot, semble-t-il, sur les responsabilités politiques. Pas davantage sur le montant engagé. Pas même cette question pourtant élémentaire, combien cette affaire a-t-elle coûté aux finances locales, c’est-à-dire, pour parler clair, aux contribuables bressauds ? On dénonce l’échec, mais on évite soigneusement d’en faire l’autopsie. On enterre la convention, mais sans ouvrir le cercueil. C’est plus propre. C’est moins odorant. C’est très municipal.

Car cette affaire dit aussi quelque chose d’une maladie plus générale de la gestion publique locale, le recours quasi réflexe aux cabinets conseils. Dès qu’une question se pose, même lorsqu’elle relève du travail ordinaire d’élus, d’agents publics, de réseaux professionnels ou de bon sens administratif, on sort le grand mot magique, “cabinet conseil”. Et voici la collectivité rassurée. Elle n’a pas forcément une solution, mais elle a une prestation. Elle n’a pas toujours un résultat, mais elle a une facture.

Le cabinet conseil est devenu le gri-gri moderne des communes inquiètes. On le convoque comme autrefois on consultait les augures. Il produit des notes, des diagnostics, des pistes, des scénarios, parfois des évidences emballées sous cellophane méthodologique. Puis, quand rien ne change, on explique gravement qu’il faut “réorienter la stratégie”. Traduction, recommencer autrement, et parfois repayer pour apprendre ce que l’on savait déjà.

Dans le cas de la maison de santé, la question mérite pourtant d’être posée brutalement, fallait-il vraiment payer un cabinet pour découvrir qu’il est difficile de faire venir des médecins dans une commune de montagne, quand partout les territoires ruraux se battent pour le même objectif ? Fallait-il sous-traiter à prix fort ce qui relève d’abord d’une politique publique patiente, d’un travail de terrain, d’un accueil sérieux des praticiens, d’un projet médical solide et d’une vision du territoire un peu moins improvisée ?

Car enfin, de deux choses l’une. Soit cette convention était défendable à l’époque, et il faut expliquer pourquoi elle ne l’est plus aujourd’hui. Soit elle était contestable dès le départ, et il faut assumer d’avoir contribué à la mettre sur les rails. Mais condamner aujourd’hui ce que l’on a contribué à faire naître hier, sans un mot d’autocritique, sans une once de gêne, sans même ce léger frémissement de décence qui distingue encore l’homme public du bateleur, voilà qui force le respect, à condition de confondre aplomb et grandeur.

À La Bresse, la maison de santé attend toujours ses médecins. Les contribuables, eux, attendent peut-être encore qu’on leur explique combien l’attente leur a coûté. Mais pour les consultations en amnésie politique, les permanences semblent désormais assurées. Sans rendez-vous, sans dossier médical, et surtout sans aucun risque d’excès de mémoire.

Le 25 septembre 2026
DominiqueHUMBERT-BERETTI

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