Mountain Wilderness à La Bresse : quand la montagne vosgienne devient un paysage sonore dégradé
Le samedi 25 avril 2026, Mountain Wilderness organisait à la Maison des associations de La Bresse une restitution publique consacrée à la pollution sonore sur la route des Crêtes, au cœur d’un secteur particulièrement sensible : la réserve naturelle nationale du Tanet-Gazon du Faing. Pendant douze mois, en 2024 et 2025, des capteurs acoustiques ont été installés sur trois stations situées entre le col de la Schlucht et le col du Calvaire. Près de 2 800 heures d’enregistrements ont ainsi été analysées par BioPhonia, entreprise spécialisée en bioacoustique.
La présentation était assurée par Mathieu Crétet, salarié de Mountain Wilderness, Cyril Gérard, du Conservatoire d’espaces naturels de Lorraine et conservateur de la réserve, ainsi que Clément Cornec, chercheur en bioacoustique et cofondateur de BioPhonia. Leur exposé, précis, pédagogique, solidement documenté, a mis des chiffres et des sons sur ce que beaucoup pressentaient déjà : dans la montagne vosgienne, le silence n’est plus un bien commun préservé. Il devient une espèce menacée.
La réserve naturelle du Tanet-Gazon du Faing n’est pas un simple décor de carte postale. Elle protège 505 hectares de hautes-chaumes, de tourbières et de forêts montagnardes, où l’on trouve notamment cerfs, chamois, chevreuils, pic noir, gélinotte, chouette de Tengmalm et grand tétras. Autrement dit, nous ne parlons pas ici d’un espace quelconque, mais d’un territoire vivant, fragile, déjà soumis à d’innombrables pressions.
La montagne n’est pas un parc d’attractions
Le cœur du problème est là : la montagne est de plus en plus traitée comme un produit de consommation. On y vient, on circule, on accélère, on survole, on aménage, on vend de l’expérience, on fabrique du loisir. Et l’on oublie que ce territoire n’est pas vide avant l’arrivée du visiteur. Il est habité par des espèces, par des cycles biologiques, par des équilibres silencieux.
Mountain Wilderness rappelle, à juste titre, que la montagne n’a pas vocation à être mise sous cloche. L’être humain y a sa place. Mais avoir sa place ne signifie pas occuper toute la place. Protéger et aménager ne veulent pas dire aménager d’abord, protéger ensuite, puis constater les dégâts avec une mine navrée.
La pollution sonore n’est pas une gêne secondaire. L’Organisation mondiale de la santé considère le bruit environnemental comme un enjeu majeur de santé publique, avec des effets reconnus sur le sommeil, le système cardiovasculaire et le bien-être humain. En France, le portail public Notre-environnement rappelle également que l’OMS classe la pollution sonore parmi les principaux facteurs de risque environnemental en Europe, juste derrière la pollution atmosphérique.
Ce qui vaut pour l’humain vaut aussi, parfois plus cruellement encore, pour le vivant non humain. Les oiseaux, les mammifères, les insectes, toute cette vie discrète qui ne tient pas de conférence de presse, subissent les conséquences d’un bruit devenu permanent.
Quand le bruit empêche le vivant de vivre
La restitution de Mountain Wilderness a rappelé plusieurs effets majeurs de la pollution sonore sur la faune.
D’abord, le bruit perturbe la communication entre les animaux. Chez les oiseaux, le chant n’est pas un agrément pour randonneur sensible. C’est un outil vital : signaler sa présence, défendre un territoire, attirer un partenaire, alerter d’un danger. Lorsque les bruits de moteurs, d’avions ou de circulation couvrent ces signaux, c’est tout un langage du vivant qui se brouille.
Ensuite, le bruit gêne l’alimentation. Pour de nombreuses espèces, entendre une proie, percevoir un mouvement, distinguer un signal faible dans l’environnement sonore est une condition de survie. À mesure que le bruit humain s’impose, cette capacité diminue.
Enfin, la reproduction elle-même peut être affectée. Un animal dérangé, stressé, déplacé ou empêché de communiquer au bon moment n’est pas simplement “un peu gêné”. Il peut perdre une saison de reproduction. Dans des populations déjà fragiles, cela n’a rien d’anecdotique.
Les chiffres présentés lors de la restitution donnent une idée de l’ampleur du problème : 67 espèces d’oiseaux ont été détectées pendant la période d’étude, ce qui confirme la richesse écologique du secteur. Mais sur l’un des sites situés en bord de route, le trafic routier perturberait le paysage sonore 22 % du temps, avec un pic en août atteignant 33 %.
Un tiers du temps pollué par le bruit au cœur de l’été, dans une réserve naturelle. Voilà donc le “partage” de la montagne que l’on nous propose : aux humains les moteurs, aux oiseaux les miettes de silence.
La route des Crêtes : ouverte toujours plus tôt
L’un des points les plus préoccupants concerne la route des Crêtes elle-même. L’étude relève une pollution sonore déjà présente avant l’ouverture officielle de la route, notamment parce que les dispositifs physiques empêchant réellement l’accès semblent insuffisants ou trop facilement contournés.
C’est un point décisif. Car si une route est censée être fermée, mais qu’elle reste en pratique accessible, alors la fermeture devient un affichage. Une barrière symbolique pour une protection symbolique.
Dans le même temps, les pouvoirs publics semblent s’orienter vers une ouverture toujours plus précoce de cette route. Or cette période de printemps n’est pas neutre. C’est une période sensible pour l’avifaune, pour les espèces qui chantent, nichent, se reproduisent, défendent un territoire. Ouvrir plus tôt, c’est faire entrer plus tôt le bruit dans un moment biologique crucial.
On nous dira sans doute qu’il faut concilier. Très bien. Mais concilier ne signifie pas céder toujours dans le même sens. Depuis des années, chaque nouvelle pression humaine est présentée comme raisonnable, maîtrisée, compatible, encadrée. Et, au bout du compte, c’est toujours la montagne qui recule.
Les élus sont responsables
Il faut maintenant poser la question politique, sans détour.
Tous les élus concernés étaient invités à cette restitution. Selon le compte rendu publié, seuls trois élus étaient présents : Pierre Mengin, maire de La Bresse, Gérard Clément, maire de Tendon, et Jérôme Mathieu, président de la chambre d’agriculture du Grand Est, présent en qualité de vice-président du conseil départemental des Vosges.
Cette faible présence en dit long. Non pas parce qu’une salle vide ferait preuve à elle seule, mais parce qu’elle s’inscrit dans une longue habitude locale : on célèbre la montagne lorsqu’elle attire, on la finance lorsqu’elle se vend, on l’inaugure lorsqu’elle s’équipe, mais on détourne trop souvent le regard lorsqu’elle souffre.
Oui, les élus sont responsables.
Responsables non pas de chaque moteur qui passe, non pas de chaque avion de loisir, non pas de chaque comportement individuel. Mais responsables des choix publics, des priorités budgétaires, des calendriers d’ouverture, des contrôles insuffisants, des aménagements encouragés, des renoncements répétés.
Responsables, comme le vice Président du Conseil Départemental, lorsqu’ils préfèrent parler d’attractivité plutôt que de limites.
Responsables, comme le chemin sur lequel semble s’engager le nouveau Maire de La Bresse, lorsqu’ils promettent d’écouter tout le monde, mais que les décisions continuent de favoriser les mêmes usages.
Responsables lorsqu’ils savent, car désormais ils savent.
Biodiversité : l’alerte n’est plus théorique
La crise de la biodiversité n’est plus une hypothèse de naturalistes inquiets. La Région Grand Est a adopté une stratégie régionale en faveur de la biodiversité pour la période 2020-2027, qui vise notamment à protéger l’existant, reconquérir les milieux dégradés, limiter les pressions et améliorer la cohérence des politiques publiques.
Voilà les mots officiels : protéger, reconquérir, limiter les pressions.
La question est simple : que valent ces mots si, dans le même temps, on continue à traiter les Hautes Vosges comme un terrain de loisirs extensible à l’infini ?
Via ferrata, tyroliennes, luges d’été, manifestations motorisées, circulation accrue, survols de loisirs, pression touristique permanente : chaque projet est présenté séparément comme acceptable. Mais le vivant, lui, ne subit pas les projets séparément. Il subit leur accumulation.
C’est cette addition que les décideurs refusent trop souvent de regarder en face.
Écouter enfin la montagne
La restitution de Mountain Wilderness ne doit pas rester une soirée de plus, une présentation de plus, un dossier de plus rangé dans une armoire administrative.
Elle doit ouvrir des décisions concrètes : limitation effective du trafic dans les secteurs les plus sensibles, fermeture réellement contrôlée de la route des Crêtes en période critique, réduction des nuisances motorisées, encadrement du survol de loisirs, refus des nouveaux aménagements artificiels, et surtout changement de doctrine.
Car le vrai sujet est là : accepter que la montagne ait besoin de repos.
Non pas d’un repos folklorique, entre deux saisons touristiques. Mais d’un repos écologique. D’un droit au calme. D’un droit au silence. D’un droit à ne pas être en permanence traversée, vendue, sonorisée, rentabilisée.
Il ne s’agit pas d’interdire la montagne aux humains. Il s’agit de rappeler aux humains qu’ils ne sont pas seuls au monde.
Le silence n’est pas du vide. C’est la respiration du vivant.
Et lorsque le silence disparaît, ce n’est pas seulement un agrément qui s’efface. C’est tout un monde qui s’éloigne.
Mountain Wilderness vient de poser sur la table des éléments que nul ne peut ignorer. Aux élus maintenant de répondre autrement que par des discours d’équilibre, des sourires de circonstance et des promesses de concertation.
La montagne vosgienne n’a plus besoin de paroles apaisantes.
Elle a besoin d’actes.
Le 08 mai 2026
Annie Aucante
SOS Massif des Vosges