“Reflets des jours mauves”, le nouveau roman de Gérald Tenenbaum

Les romans de Gérald Tenenbaum se présentent souvent comme des romans à tiroirs, ou romans gigogne, Reflet des jours mauves entre lui aussi dans cette catégorie et le lecteur devra en retrouver les clefs. Le professeur Michel Lazare, explorateur du génome, livre une longue confession dans la salle d’un bar proche du quartier Mouffetard, à un groupe de personnes dont il vient de faire la connaissance au cours d’une réception qui lui était dédiée. Jusqu’à l’aube, il va se raconter, lui qui s’apprête à prendre sa retraite : ses travaux sur la recherche génétique et sa rencontre autrefois, avec Rachel jeune photographe, l’amour d’une vie et malheureusement l’histoire d’une disparition. Un des thèmes récurrents de l’oeuvre de Gérald Tenenbaum avec le poids du passé, les trajectoires de vie croisées et blessées et les traces du passage de ces vies, de nos vies. Michel Lazare, devenu apprenti-sorcier, va devoir affronter sa découverte scientifique, d’autant que le bonheur entrevu et espéré risque de tourner à la malédiction, comme s’il était dangereux pour les humains de « forcer les portes de l’avenir », l’auteur cherchant à nous prémunir des mystères de la création ...

« - Dites-moi, a-t-il soufflé.
- La génétique, c’est bien la science de l’hérédité ?
- Evidemment.
- Et l’hérédité, c’est ce que l’on hérite, ce qui nous est transmis par les générations qui nous précèdent, et que l’on transmettra à notre tour à ceux qui nous suivront ? C’est bien cela, n’est-ce pas ?
- On ne peut mieux dire. L’étude de l’hérédité est celle des traces...Des traces de don.
Allez savoir pourquoi , il s’est cru intelligent de préciser :
- Et en ce domaine, on ne donne pas ce que l’on a, on ne peut donner que ce que l’on est.
- Alors, disons que l’hérédité m’intéresse particulièrement, a-t-elle conclu en réprimant un sanglot. »

Le mathématicien de renom qu’est aussi Gérald Tenenbaum sait entremêler l’imaginaire et la rigueur de la science, nous offrant dans une langue à la fois forte et musicale les thématiques qu’il remet inlassablement sur le métier. Avec cette subtilité et cette émotion qui sont la marque du style de l’auteur, comme une grâce accordée aux seuls vrais écrivains, Gérald Tenenbaum nous plonge dans les souvenirs d’un homme hanté par son échec à sauver celle qu’il aime ; sa Rachel aux prunelles améthystes et aux iris d’un violet obscur et lumineux, sacrifiée sur l’autel de la science, « dans la tristesse de ce qui n’est pas advenu ».

«  Un poème d’Aragon évoque « ces soldats sans armes qu’on avait habillé pour un autre destin...et qu’on retrouve au soir, désoeuvrés, incertains ». Lazare était à leur image, savant et inutile, pertinent et déplacé, qualifié et inopérant.
A la croisée des chemins, il avait reçu la lumière, et la lumière l’aveuglait. Au terme d’une persévérance solitaire que beaucoup qualifieraient d’obstination, il avait pu approcher l’un des mystères les plus insondables de la biologie. Pour autant, à la place de l’exaltation, c’était la terreur qui s’était installée. La connaissance est un présent d’une infinie cruauté quand elle ne permet pas d’agir. »
                                                                                      Annie Aucante.

P.S. : Quand la critique méconnaît un des meilleurs romanciers de langue française contemporain, c’est fort dommage pour le  public!

Après avoir publié en 2017, un coup de coeur littéraire pour Les Harmoniques  de Gérald Tenenbaum (voir ici), il me semble aujourd’hui urgent et opportun de rappeler aux critiques littéraires que Gérald Tenenbaum est un écrivain, de la trempe de J.M.G Le Clézio et que son œuvre justifie cette assertion. Aussi, je m’interroge sur ce qui à mes yeux, s’apparenterait à une forme de négligence, empêchant le public de découvrir un auteur. Il semble malheureusement que ce remarquable auteur nancéen ne rencontre pas à l’instar de celui remporté par Philippe Claudel, autre lorrain, le succès auquel il aurait droit….

L’écrivain écrit, il effectue sa part du travail, ensuite l’éditeur prend le relais, l’ouvrage paraît et la diffusion et la promotion doivent être correctement assurées, c’est l’objet du contrat auteur/éditeur, me semble-t-il ? Donc pourquoi cette méconnaissance? Gérald Tenenbaum n’en est pas à son premier roman, il a même reçu en 2008, le Prix Erckmann-Chatrian, pour L’Ordre des jours et il a ensuite publié régulièrement. Chacun de ses livres, dont les titres sibyllins sollicitent notre imaginaire, nous embarquent dans des univers spécifiques, pour y retrouver les thèmes de prédilection de l’auteur : qu’il s’agisse de Souffles couplés, de L’Affinité des traces, ou encore de Peau vive …. Alors Mesdames et Messieurs les critiques merci de nous montrer que vous savez reconnaître un auteur !

Gérald Tenenbaum est mathématicien et écrivain. Il a déjà publié plusieurs romans dont,  Le Geste, Souffles couplés, L'Affinité des traces, l'Ordre des jours, chez Héloise d'Ormesson, Peau vive à La Grande Ourse et Les Harmoniques à l'Aube.

 

This entry was posted in Culture. Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire