Le soulèvement de la vie (quand les lycéens bougent le monde)

Cette jeunesse est tout simplement magnifique.
Je regarde ces jeunes qui se lèvent et quelque chose, en moi, se remet à espérer avec une force que je croyais parfois épuisée. Leur courage me touche. Leur refus de baisser les yeux me bouleverse. Dans leur exigence de pouvoir apprendre, vivre dignement et prendre part aux décisions qui engagent leur avenir, je reconnais quelques-unes des plus nobles aspirations de notre humanité.
Je fais partie de cette génération de 68 qui n’a jamais cessé de combattre l’injustice. J’ai traversé les décennies avec mes convictions, mes enthousiasmes, mes colères et mes désillusions. J’ai participé à ces mouvements qui rendent soudain l’air plus respirable, parce que des femmes et des hommes cessent de subir seuls et commencent à agir ensemble. Jusqu’au mouvement des gilets jaunes, j’ai retrouvé cette dignité qui se redresse, cette parole qui surgit là où l’on avait pris l’habitude de ne plus écouter.
J’ai aussi désespéré, quelquefois. De nos renoncements. De notre capacité à supporter l’insupportable dès lors qu’il s’installe dans les habitudes. De cette résignation qui finit par faire passer un ordre économique pour une loi de la nature.
Mais aujourd’hui, cette jeunesse m’oblige heureusement à douter de mon désespoir.
Je ne veux pas lui faire rejouer notre histoire. Elle a ses mots, ses blessures, ses façons de se rencontrer et de lutter. Elle n’a pas à devenir le dernier refuge de nos nostalgies. Nous lui devons mieux, notre présence, notre écoute, notre solidarité. Et cette honnêteté de reconnaître que le monde dont elle hérite demeure traversé par les injustices que nous avons combattues.
Quelle émotion de la voir refuser de s’y résigner !
Car demander des professeurs, des lieux d’étude dignes, la possibilité de se loger et de construire sa vie, c’est déjà poser une question fondamentale : à quoi doit servir la richesse d’une société ?
À quoi sert-elle si l’avenir de ses enfants devient une dépense qu’il faudrait sans cesse justifier ? Que vaut le mot « progrès » si nous devons nous habituer à la précarité, à l’épuisement, au recul de ce qui nous permet de vivre ensemble ?
Pour moi, ces questions conduisent à mettre en cause le capitalisme et la place qu’il donne au profit dans l’organisation de nos existences. Je combats cette logique qui voudrait soumettre le travail, les savoirs, les soins, les terres, la nature et jusqu’à notre temps disponible à l’exigence de rentabilité. Je refuse que la valeur d’une vie se mesure à ce qu’elle rapporte.
Je ne prétends pas que chaque jeune mobilisé partage cette analyse. Mais j’entends, dans cette exigence de dignité, une brèche ouverte dans le discours qui nous répète qu’il n’y aurait pas d’autre chemin.
Et cette brèche, je voudrais que nous sachions l’élargir ensemble.
Autour des lycéens, avec les étudiants, les enseignants, les parents, les travailleurs qui rejoignent la mobilisation, une possibilité prend forme. Celle de reconnaître, dans la difficulté de l’autre, quelque chose de sa propre condition. Celle de comprendre que l’école abandonnée, le travail épuisant, le logement inaccessible et l’avenir écologique menacé nous appellent à réfléchir ensemble au monde que nous voulons.
La convergence commence peut-être là, lorsque la souffrance d’autrui cesse de nous paraître étrangère.
Je rêve que se rencontrent les mains qui soignent, celles qui enseignent, celles qui fabriquent, celles qui cultivent et celles qui protègent le vivant. Que nos combats trouvent une langue commune sans perdre leur singularité. Que la justice sociale et la défense de la Terre deviennent une même exigence, rendre la vie possible, digne et belle.
Serait-ce cela, le soulèvement de la vie ?
Un soulèvement des soulèvements, capable de relier ce que nous avons trop longtemps défendu séparément ?
Je formule un espoir. Je sais qu’une foule ne devient pas, par enchantement, un peuple uni. Je sais que les désaccords existent, que l’épuisement menace, que l’enthousiasme ne dispense ni de s’organiser ni de construire. Mais pourquoi faudrait-il toujours réserver le sérieux au pessimisme ? L’espérance, elle aussi, peut être lucide. Elle peut regarder les obstacles en face et décider qu’ils ne seront pas le dernier mot.
L’image que vous donnez, jeunes gens, me ramène aussi à nos chants et à ce qu’ils peuvent encore porter.
J’aime imaginer la Marseillaise et l’Internationale se répondant dans une même aspiration à l’émancipation. J’y entends la possibilité de faire dialoguer l’attachement à un peuple libre et la fraternité entre les peuples. Je voudrais que la Marseillaise retrouve, dans nos voix, toute son exigence de liberté, loin des usages d’exclusion qui prétendent en faire leur propriété. Et que l’Internationale rappelle cette ambition immense, que l’espérance des uns devienne la force des autres, par-delà toutes les frontières.
Une patrie peut ouvrir les bras. Une fraternité peut traverser les frontières. Nous avons besoin de ces deux horizons.
Si ce qui se passe ici doit résonner ailleurs, je souhaite que ce soit ainsi, comme une invitation à relever la tête. La grandeur d’un pays se mesure aussi à ce qu’il rend imaginable pour les autres. Et j’aimerais que la France contribue, de nouveau, à rendre imaginable un avenir de paix, de liberté, de justice et de fraternité.
À ceux de ma génération, je voudrais dire ceci, ne laissons pas cette jeunesse porter seule le poids de notre espérance. Admirer son courage nous engage. Il faut être là, avec elle, accepter d’apprendre d’elle, apporter ce que l’expérience nous a enseigné sans transformer cette expérience en autorité.
Notre fidélité à nos engagements se joue maintenant, dans ce que nous sommes prêts à faire pour que d’autres puissent aller plus loin.
Je ne sais pas ce que deviendra ce mouvement. Personne ne peut honnêtement en annoncer l’issue. Mais je sais ce qu’il réveille en moi, le désir de continuer, de transmettre et de construire avec d’autres.
À cette jeunesse, je veux dire merci.
Merci de mettre vos voix là où la résignation voudrait installer le silence. Merci de nous rappeler que l’avenir mérite qu’on lui consacre davantage que des inquiétudes. Merci de nous donner envie de nous remettre en marche à vos côtés.
À mon âge, après tant de combats, je garde cette conviction, nous avons encore quelque chose à faire ensemble.
Et, en vous regardant, cette conviction retrouve un visage.
Le vôtre.

le 25 octobre 2026
Dominique HUMBERT-BERETTI

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